Hávamál « Les dits du Très Haut »

L’étranger à la porte (1908) par William Gershom Collingwood (1854-1932) pour The Elder or Poetic Edda d’Olive Bray. Source : domaine public, via Wikimedia commons  ↗

Nouvelle traduction PARTIELLE du 2e poème de l’Edda poétique
(xiiie siècle, auteur anonyme)

Ce poème, composite de l’avis des experts, est aussi le plus long (164 strophes). Il a été divisé en six parties par le philologue allemand Karl Müllenhoff ↗ (1818-1884), plus ou moins acceptées par les experts – notamment les trois dernières :

  1. Loddfáfnismál « Dits-à-Loddfáfnir » (str. 111 à 137) ;
  2. Rúnatal « Énumération-des-runes » (str. 138 à 145) ;
  3. Ljóðatal « Énumération-des-chants » (str. 146 à 164).

Je ne donne qu’une traduction très partielle du poème (44 strophes). J’ai choisi les parties indispensables à la cause des mythes (mais pas seulement). Il me semblait essentiel de narrer l’épisode fameux de la pendaison d’Óðinn à l’arbre du monde, par exemple. En principe, les passages traduits forment des touts.

Lien vers le texte en langue originale heimskringla.no ↗

1re partie (str. 1 à 80 ou 83)

  1. Toutes les portes,
    Avant d’approcher,
    Il faut examiner,
    Il faut épier,
    Car il est difficile d’apprécier
    Où des ennemis sont
    Assis devant sur les bancs.

[…]

  1. « Le héron d'oubli se nomme
    Ce qui plane au-dessus des banquets ;
    En douce, il dérobe ses sens à l’homme.
    Dans les plumes de cet oiseau,
    J’étais empêtré
    Dans l’enclos de Gunnlöð [1].
  2. Ivre je devins,
    Devins ivre mort,
    Chez le sage Fjalarr ;
    Le meilleur banquet est celui
    Où chaque homme recouvre
    Ses sens après ».

[…]

  1. Le troupeau périt,
    Les parents périssent,
    Soi-même tout pareil,
    Mais le renom
    Jamais ne périt,
    Celui bien acquis.
  2. Le troupeau périt,
    Les parents périssent,
    Soi-même tout pareil ;
    Je sais une chose
    Qui jamais ne périt,
    L’opinion sur chaque occis.

[…]

  1. Il est donc prouvé
    Que ce que tu demandes aux runes
    D’origine fameuse,
    Que les puissances ont faites,
    Que l’Illustre-poète a teintes,
    Les garde le mieux
    Celui qui reste silencieux.

2e partie (str. 81 ou 84 à 96)

[…]

  1. Paroles de pucelle,
    Nul ne devrait croire,
    Ni ce que dit femme,
    Car sur une roue tournoyante
    Leur cœur a été fait
    Et le caprice mis en leur sein.
  2. Arc qui craque,
    Feu qui flambe,
    Loup qui baye,
    Corbeau qui croasse,
    Cochon qui braille,
    Arbre sans racines,
    Mer qui monte,
    Bouilloire bouillante,
  3. Flèche qui vole,
    Vague qui tombe,
    Glace récente,
    Serpent lové,
    Mots de lit de mariée,
    Ou épée brisée,
    Jeux d’ours,
    Ou fils de roi,
  4. Veau malade,
    Esclave libre d’esprit,
    Paroles aimables de völva,
    Guerrier frais trépassé,
  5. Champ tôt ensemencé :
    Que nul homme n’ait confiance,
    Ni trop vite en son fils ;
    Le temps contrôle le champ,
    Et l’esprit, le fils.
    Chacun d’eux est un risque.

[…]

3e partie (str. 97 à 110)

  1. « La fille de Billingr [2]
    Je trouvais sur un lit,
    Blanc soleil assoupi ;
    Le délice d'un prince
    Ne me semblait rien,
    Á moins de vivre près de ce corps. »
  2. « Vers le soir,
    Óðinn, tu dois revenir,
    Si tu veux te gagner la fille ;
    Infortune ce serait
    Si d’autres apprenaient
    Faute pareille entre nous. »
  3. « Je retournais
    – Je me croyais aussi aimé –
    À un désir assuré ;
    De cela je pensais
    Que j’aurai
    Tout son cœur et sa volupté.
  4. Quand je revins la fois suivante,
    Les guerriers qualifiés
    Étaient tous éveillés,
    Avec des lumières flambantes
    Et des torches brandies ;
    Ma route de tracas était donc tracée.
  5. Et vers le matin,
    Quand je revins encore,
    La maisonnée était endormie ;
    Je trouvais juste la chienne
    De l’affable femme
    Liée au lit.
  6. Plus d’une chaste pucelle,
    À y regarder de près
    Est capricieuse envers les hommes.
    J’en fis l’expérience
    Quand l’adroite donzelle
    Que m’efforçais de séduire,
    D’affronts en tous genres,
    La finaude me couvrit
    Et je n’eus rien d’elle. »
  7. Chez lui, l’homme joyeux
    Et enjoué avec des invités,
    Devrait être perspicace sur lui-même,
    Attentif et loquace
    S’il veut être informé ;
    Souvent devrait parler de choses plaisantes ;
    Colossal-Sot est appelé
    Qui sait peu dire ;
    Tel est le propre du demeuré.
  8. « Le vieux géant, je visitais.
    Maintenant que je suis revenu,
    Je gagnais peu à rester là silencieux ;
    Des flots de paroles
    J’ai prononcé à mon avantage
    Dans la halle de Suttungr  [3].
  9. Gunnlöð me donna,
    De son siège doré,
    À boire l’hydromel précieux.
    Vile récompense
    Je réservais plus tard
    À son cœur loyal,
    À son esprit troublé.
  10. La bouche de Rati
    Me fraya passage
    Et rongea le roc
    Dessus et dessous,
    Je me tenais sur la route des géants,
    Aussi risquais-je ma tête.
  11. D’une apparence chère payée,
    Je tirais grand profit ;
    Peu manque au sage,
    Car Óðrerir
    Est à présent arrivé
    Sur la vague du temple de la terre.
  12. Je doute
    Que j’aurais pu sortir
    Des enclos des géants
    Si je n’avais joui de Gunnlöð,
    La femme estimable,
    Sur laquelle j’ai posé le bras. »
  13. Le lendemain,
    Les géants-du-givre,
    À la halle du Très-Haut se rendirent,
    Pour avoir son avis.
    De Bölverkr [4], ils s’enquirent,
    Était-il de retour chez les puissances unies
    Ou Suttungr de bon droit l’avait-il détruit ?
  14. « Un anneau, je pense,
    Qu’Óðinn portait.
    Qui croira son serment ?
    Suttungr leurré,
    Il a quitté le banquet
    Et, Gunnlöð, fait pleurer. »

4e partie : Loddfáfnismál « Dits-à-Loddfáfnir » (str. 111 à 137)

  1. « Un dit, il est temps d’entonner
    Sur le siège du þulr [5]
    Près de la source d’Urðr ;
    Je vis et je me tus,
    Je vis et je réfléchis,
    J’écoutai le dit des hommes,
    Des runes, j’entendis les sentences,
    Je ne taisais pas leurs conseils
    Près de la halle du Très-Haut,
    Dans la halle du Très-haut,
    J’entendis ainsi parler :

[…]

  1. « Je te conseille, Loddfáfnir,
    De suivre ce conseil
    Profitable te sera, si tu le suis ;
    Bénéfique te sera, si tu t’y plies ;
    De þulr grisonnant
    Jamais ne ris ;
    Souvent est bon ce que vieillard dit ;
    Souvent, des peaux à rides
    Sortent des mots limpides,
    Ceux qui pendouillent parmi les cuirs
    Et pendent parmi les parchemins
    Et se dandinent parmi les scélérats.

[…]

  1. Je te conseille, Loddfáfnir,
    De suivre ce conseil ;
    Profitable te sera, si tu le suis ;
    Bénéfique te sera, si tu t’y plies ;
    Où tu bois bière,
    Choisis la force de la terre,
    Car la terre combat beuverie
    Mais le feu, les contagions ;
    Le chêne, la constipation ;
    L’épi de maïs, la magie ;
    La halle, les conflits domestiques ;
    Contre haines, on doit invoquer la lune ;
    Contre morsures, l’alun ;
    Et contre malheur, les runes ;
    La terre [ferme] sera prise contre crue. »

5e partie : Rúnatál « Énumération-des-runes » (str. 138 à 145)

  1. « Je sais que je pendis
    Sur un arbre venteux
    Pour neuf longues nuits
    Percé d’une lance
    Et donné à Óðinn,
    De moi à moi-même,
    Sur cet arbre,
    Dont nul homme ne sait,
    De quelle racine il tient.
  2. Nul ne me réjouit d’un pain ou d’une corne,
    Je baissais les yeux,
    Je ramassais les runes,
    En hurlant je les (ap)pris.
    À nouveau je retombais.
  3. Neuf chants illustres
    J’appris du fils fameux
    De Bölþörrn, père de Bestla [6],
    Et j’ai pu boire,
    Puisé d’Óðrerir [7],
    L’hydromel précieux.
  4. Alors fertile je fus
    Et savant je devins ;
    Je poussais et prospérais.
    Mot après mot,
    En surgissait devant moi un nouveau ;
    Acte après acte,
    En surgissait devant moi un nouveau. »
  5. « Les runes tu trouveras
    Et en expliqueras les bâtons,
    De très longs bâtons,
    De très droits bâtons
    Que l’Illustre-poète a teint
    Que les puissances supérieures firent
    Et que Hroptr [8] grava parmi les dieux. »
  6. Óðinn pour les ases,
    Mais Dáinn [9] pour les alfes,
    Dvalinn [10] avec les nains,
    Ásviðr avec les géants ;
    J’ai gravé certaines moi-même.
  7. Sais-tu comment il faut inciser ?
    Sais-tu comment il faut interpréter ?
    Sais-tu comment il faut teindre ?
    Sais-tu comment il faut tester ?
    Sais-tu comment il faut invoquer ?
    Sais-tu comment il faut sacrifier ?
    Sais-tu comment il faut lancer ?
    Sais-tu comment il faut immoler ?
  8. Mieux vaut ne pas demander
    Que trop sacrifier :
    Un présent attend récompense ;
    Mieux vaut ne pas envoyer
    Que trop gaspiller,
    Grava ainsi Þundr
    Avant le destin des peuples,
    Où il se dressa
    Quand il revint. »

6e partie : Ljóðatal « Énumération-des-chants » (str. 146 à 164)

  1. Je connais ces chants
    Que ne connaissent ni femme de roi
    Ni fils de personne
    Le premier s’appelle aide
    Et il t’aidera
    Contre plaintes et chagrins
    Et totales afflictions.
  2. Je connais ce deuxième
    Dont les fils des mortels ont besoin,
    Ceux qui veulent vivre en médecins.
  3. Je connais ce troisième
    S’il m’arrive grand besoin
    D’une entrave pour mes ennemis
    J’émousse les tranchants
    De mes adversaires
    Dont ne mordent plus ni armes ni instruments.

[…]

  1. Je connais ce cinquième
    Si je vois la lance par vilenie
    Voler dans la bataille,
    Elle ne file si fort
    Que je ne la stoppe
    Si j’y pose l’œil.
  2. Je connais ce sixième
    Si me blesse un guerrier
    Des racines d’un arbre solide
    Et que cet homme
    En moi des rages appelle,
    Que ce mal le ronge plutôt que moi.
  3. Je connais ce septième
    Si je vois une haute halle
    En flammes sur des compagnons-de-table
    Elle ne flambe pas si fort
    Que je ne la sauve
    Quand je peux chanter un sort.

[…]

  1. « Je connais ce quatorzième  :
    Si je dois devant la gent humaine
    Dénombrer les dieux,
    Des ases et des alfes,
    Je connais toutes les différences
    – Que peu d’ignorants connaissent. »
  2. « Je connais ce quinzième
    Que le nain Þjóðreyrir [11] hurla
    Devant les portes de Dellingr [12] ;
    Force, il hurla aux ases,
    Mais audace aux alfes,
    Réflexion à Hroptatýr. »

Notes

[1] Gunnlöð « Invitation-au-combat ».

[2] Billingr « Jumeau ».

[3] Suttungr n’a pas d’étymologie sûre. En revanche, le personnage est important. Il a a priori été supplanté par Óðinn. En effet, Suttungr est inn aldna jötum « le vieux géant » tandis qu’Óðinn est « le Vieux » (Völuspá, str. 28).

[4] Bölverkr « (le) Malfaisant » – Óðinn.

[5] Un þurl est assez difficile à définir précisément. Disons que c’est un porte-parole, le conseiller d’un roi ou chef et un poète.

[6] Bestla est la mère d’Óðinn et de ses frères, Vili et Vé. Bölþorn « Épine-de-malchance » est le père de Bestla (voir Ymir, le géant primordial).

[7] Óðrerir « Stimulateur-de-fureur » est un nom de l’hydromel apparemment. Par métonymie, il est devenu le chaudron de l’hydromel, en particulier pour Snorri. Les noms d’Óðinn et Óðr sont contenus dans le sien.

[8] Hroptr « Lieur » est un nom ou un titre d’Óðinn.

[9] Dáinn « Décédé ».

[10] Dvalinn « Retardé ». Il fait partie de la fratrie qui créa le collier de Freyja.

[11] Þjóðreyrir est souvent corrigé en Þjóðrerir. Son nom signifierait alors « Serviteur-du-Stimulateur-de-fureur » (l’hydromel ou son chaudron).

[12] Dellingr est un nain (Þulur). Le dell de son nom serait à rapprocher du dall de Heimdallr et du döll de Mardöll. Dellingr voudrait dire « Lumineux ». Les « portes de Dellingr » seraient donc une kenningr pour l’aurore. Dellingr est aussi le troisième mari de Nótt, la « Nuit » et le père de Dagr, le « Jour ». Il est annexé aux ases dans ce rôle.