Introduction aux poèmes mythiques
La forme la plus authentique, sinon la plus ancienne, de la mythologie scandinave (telle que nous la connaissons)

La poésie norroise est strophique. Elle a deux grands genres, différents dans le fond et la forme :
- la poésie scaldique ;
- la poésie eddique.
La poésie scaldique
La poésie scaldique est (presque) toujours attribuée ou attribuable à un poète, appelé skáld « scalde ». Le premier scalde connu est le norvégien Bragi le Vieux Boddason (début du ixe siècle), père putatif des kenningar. Certains scaldes étaient si réputés que des sagas leur furent consacrées [1].
Grosso modo, la poésie scaldique est une poésie de cour. La plupart des scaldes ont au reste été listés en fonction des rois et jarlar qu’ils servaient dans le Skáldatal (xiiie siècle). Leur rôle était avant tout historiographique. Ils célébraient leur patron et ses exploits et faisaient, le cas échéant, sa nécrologie.
La poésie scaldique est descriptive et sa métrique est sophistiquée. Le scalde a la maîtrise de l’œil (il ne dit à peu près que ce qu’il voit) et de l’oreille (il le dit selon des règles de sonorité contraignantes et complexes). Il maîtrise sans nul doute aussi la voix. La poésie scaldique était orale, même si on ne sait pas trop comment elle était interprétée. Elle n’est connue que grâce à des citations dans des textes en prose (en général) ultérieurs, tels les sagas, les traités de grammaire, ou l’Edda en prose de Snorri Sturluson.
La poésie scaldique fait un usage immodéré des kenningar. Celles-ci substituent un mot à un ou à des autres. Ce faisant, elle crée un réseau d’images imbriquées les unes dans les autres. Cette espèce de kaléidoscope d’images verbales repose sur des références culturelles communes, souvent mythiques. Connaître ces références est un préalable indispensable à la compréhension des kenningar. En somme, la poésie scaldique est énigmatique, intellectuelle et élitiste.
Les mythes n’inspirent la poésie scaldique qu’indirectement (description d’un objet orné d’un motif mythique ; emploi des kenningar). Et pourtant, les fragments scaldiques donnent peut-être une idée plus juste, une vision plus païenne des mythes… mais bien plus compliquée à comprendre et à traduire.
Parmi les poèmes évoquant les mythes, on peut citer :
- Ragnarsdrápa, attribué à Bragi Boddason (début ixe siècle). Il décrit, entre autres choses, la pêche au serpent du Miðgarðr de Þórr et le labourage de Gefjon peints sur un bouclier.
- Haustlöng, attribué à Þjóðólfr de Hvinir (début xe siècle). Il décrit le rapt et le sauvetage d’Iðunn et le duel de Þórr et du géant Hrungnir peints sur un bouclier.
- Þórsdrápa, attribué à Eilífr Goðrúnarson (fin xe siècle).
- Húsdrápa, attribué à Úlfr Uggason (fin xe siècle). Il décrit la pêche au serpent de Þórr, les funérailles de Baldr et la chasse au trésor de Loki et Heimdallr sculptés sur un panneau.
L’Edda poétique et la poésie eddique
L’Edda poétique est un recueil de poèmes mythologiques scandinaves. C’est même le seul recueil de ce type. Il a été compilé en Islande dans la seconde moitié du xiiie siècle.
L’Edda poétique contient la plupart des poèmes mythologiques connus, divisés en deux parties :
- Goðakvæði « poèmes-des-dieux », volet mythique sur les dieux.
- Hetjukvæði « poèmes-des-héros », volet épique sur les héros, tels les Völsungar. De l’avis général des experts, ce seraient les plus anciens poèmes.
Il n’en existe qu’un manuscrit sur parchemin – on comprendra qu’il est inestimable. Celui-ci est découvert au xviie siècle en Islande, alors danoise, et expédié au roi du Danemark. Il y prend le nom de Codex Regius « Livre du roi ». Il est restitué à l’Islande, à nouveau souverraine, en 1971. En bateau, comme il se doit pour ce chef-d’œuvre des Vikings.
L’Edda est un recueil anonyme de poèmes composés par différents auteurs anonymes à des dates indéterminées. Les experts s’accordent toutefois à dater la plupart de ces poèmes entre les ixe et xiie siècles. Cette période couvre la période viking (et la toute fin du paganisme) et la prolonge d’un siècle. Ces poèmes sont souvent négligés par le public étranger. Celui-ci lui préfère l’Edda en prose de Snorri Sturluson, plus facile à lire – au moins en surface.
C’est a priori le compilateur qui a parsemé certains poèmes de brefs passages en prose (en particulier, des prologues et des épilogues). Parfois redondants, voire contradictoires avec les vers, ils ne doivent pas être sous-estimés. En effet, ils leur apportent aussi des précisions, ou une orientation particulière.
Les poèmes mythologiques des autres manuscrits
Des poèmes absents de l’Edda poétique lui sont apparentés par le thème et le style. Ces poèmes dits « eddiques » sont disséminés dans divers manuscrits islandais du xiiie au xve siècle (sinon postérieurs). Ils ont été réunis avec d’autres poèmes sous le titre d’Eddica minora par Andreas Heusler et Wilhelm Ranisch en 1903. La plupart sont repris dans les éditions modernes de l’Edda poétique.
Style et forme
La première grande originalité des poèmes eddiques est leur forme presque toujours au discours direct (dialogue ou monologue) [2]. La voix off de l’auteur s’efface. La seconde est que l’action se déroule en même temps qu’elle est dite. Le souvenir ou la prophétie permettent d’évoquer le passé ou le futur. Le futur prophétique est inéluctable, car rien ne peut l’arrêter une fois prononcé. Telle est la magie de la parole ET du poème.
Deux mètres (relativement) simples et leurs variantes étaient employés, parfois dans le même poème :
- Le plus courant est le fornyðislag « air-des-compositions-anciennes ». Il était déjà utilisé sur des pierres runiques. C’est le mètre de la Völuspá. Il est constitué de huit vers de quatre paires. La premier vers contient deux syllabes accentuées allitératives avec une des deux syllabes accentuées du second vers.
- Le nombre accru de syllabes non accentuées rend sa variante, le málaháttr « mode-des-dits », moins régulière.
- Le second mètre est le ljóðaháttr « mode-du-chant ». Ce chant était sans doute magique à l’origine. C’est celui de l’Alvíssmál. Il est composé de six vers de deux paires. Chaque paire est suivie d’un troisième vers dont les syllabes accentuées sont allitératives entre elles.
- Les deux vers supplémentaires de sa variante, le galdralag « mètre-de-l’incantation » répètent plus ou moins les troisièmes vers. Cette répétition agit comme un écho qui frise la formule magique. Le galdralag est aussi utilisé dans les poèmes gnomiques.
L’économie des moyens renforce la puissance évocatrice des poèmes. Le suspense ne jouait pas, puisque les mythes faisaient sans doute partie du bagage de chacun. L’attention du public ne pouvait être captivée que par le moment particulier que la déclamation du poème manifestait, ou le talent du poète.
Liste des poèmes
Poèmes mythiques de l’Edda poétique par ordre d’apparition
- Völuspá « Prophétie de la voyante » ;
- Hávamál « Dits du Très-Haut » ;
- Vafþrúðnismál « Dits de Vafþrúðnir » ;
- Grímnismál « Dits de Grímnir » ;
- Skírnismál « Dits de Skírnir » ;
- Hárbarðljóð « Dits de Hárbarðr » ;
- Hymiskviða « Lai de Hymir » ;
- Lokasenna « Esclandre de Loki » ;
- Þrymskviða « Lai de Þrymr » ;
- Völundarkviða « Lai de Völundr » ;
- Alvíssmál « Dits d’Alvíss ».
Poèmes héroïques de l’Edda poétique par ordre d’apparition
Lais de Helgi
- Helgakviða hundingsbana I « Premier lai-de-Helgi, tueur-de-Hundingr » (aussi intitulé Völsungakviða « Lai-des-Völsungar ») ;
- Helgakviða Hjörvarðssonar « Lai-de-Helgi, fils-de-Hjörvarð » ;
- Helgakviða hundingsbana II « Lai-de-Hundingr ».
Cycle des Niflungar
- Frá Dauða Sinfjötla « Mort de Sinfjötli » (texte bref en prose)
- Grípisspá « Prophétie-de-Grípir » ;
- Reginsmál « Dits-de-Reginn » ;
- Fáfnismál « Dits-de-Fáfnir » ;
- Sigrdrífumál « Dits-de-Sigrdrífa » ;
- Brot af Sigurðarkviðu « Fragment du lai-de-Sigurðr » ;
- Guðrúnarkvða I « Premier lai-de-Guðrún » ;
- Sigurðarkviða hin skamma « Bref lai-de-Sigurðr » ;
- Helreið Brynhildar « Chevauchée de Brynhildr chez Hel » ;
- Drápa Niflunga « Mort des Niflungar » ;
- Guðrúnarkviða II « Deuxième lai-de-Guðrún » (aussi intitulé́ Guðrúnarkviða hin forna « Lai ancien de Guðrún ») » ;
- Guðrúnarkviða III « Troisième lai-de-Guðrún » ;
- Oddrúnargrátr « Lamentations ou complainte-d’Oddrún » ;
- Atlakviða « Lai-d’Atli » ;
- Atlamál hin Gorenlenzku « Dits groenlandais d’Atli ».
Lais de Jörmunrekkr
- Gudrúnarhvöt « Exhortation-de-Guðrún » ;
- Hamðismál « Dits-de-Hamðir ».
Autres poèmes eddiques
- Baldrs draumar « Rêves de Baldr » ;
- Hyndluljóð « Chant de Hyndla » ;
- Rígsþula « Litanie de Rígr » ;
- Grógaldr « Incantation de Gróa » (première partie des Svipdagsmál « Dits de Svipdagr ») ;
- Fjölsvinnsmál « Dits de Fjölsvinnr » (seconde partie des Svipdagsmál « Dits de Svipdagr ») ;
- Grottasöngr « Chanson de Grotti » ;
- Hrafnagaldur Óðins « Chant des corbeaux d’Óðinn ».
La traduction
J’ai répertorié dix-huit poèmes eddiques sur les dieux. Voici mes traductions intégrales de treize d’entre eux (pour le moment), en plus de deux traductions partielles. J’ai également traduit partiellement un poème héroïque (Sigrdrífumal). Ces traductions sont établies à partir des textes en vieil islandais (ou vieux norrois occidental), normalisés par les experts.
Traduttore, traditore « Traducteur, traître » (littéralement), ou « Traduire, c’est trahir » (plus élégamment et correctement) est un poncif… mais sans traductions, à moins d’être polyglotte, le monde serait beaucoup plus étroit, voire étriqué.
Traduire en français les poèmes islandais est, dans l’ensemble, assez décevant. La poésie norroise s’appuie sur l’accentuation des syllabes au détriment de leur nombre. Elle repose sur l’allitération tandis que la poésie française se base sur la rime. Le rendu est donc bancal. J’ai opté pour le pis-aller. Ensuite, le caractère mythologique des textes impose souvent une traduction littérale des mots significatifs pour éviter une perte de sens. Enfin, les poètes avaient l’art et la manière d’employer des mots à sens multiples. Ils jouaient en virtuose des synonymes, des paronymes et de la polysémie. Bref, les poèmes sont un jeu de piste. Ou une chasse aux trésors.
Notes
[1] Telles la Saga d’Egill Skala-Grímson, la Saga de Gunnlaugr Langue-de-serpent. ou la Saga de Kormákr (Ögmundarson).
[2] Bertha S. Phillpotts, The Elder Edda & Ancient Scandinavian Drama, Cambridge University Press, 1920.