Accès direct au contenu
Tisserande de nuages
Embarquez pour les mythes nordiques

Hymiskviða « Lai de Hymir »

Tor – Poèmes de Janus Djurhuus, timbre des îles Féroé (2004) par Anker Eli Petersen. Source : Wikimedia commons ↗ – mis dans le domaine public par Postverk Føroya

Nouvelle traduction PARTIELLE du 7e poème de l’Edda poétique
(xiiie siècle, auteur anonyme)

Le poème a 39 strophes. Voici ma traduction des 30 premières et des 3 dernières (pour le moment). Le texte apparaît dans deux manuscrits (l’Edda poétique et le manuscrit AM 748 I 4to du xive siècle), sans doute issus d’un original commun perdu.

Le mythe de la pêche au serpent de Þórr est ancien (ixe siècle minimum), comme le prouvent diverses allusions scaldiques et plusieurs pierres runiques. La version en prose de Snorri est assez différente du poème (Gylfaginning, chap. 48).

Lien vers le texte en langue originale heimskringla.no ↗

  1. Jadis, les dieux-des-occis
    Prirent une proie
    Et voulurent boire
    Avant de se rassasier.
    Ils secouèrent les rameaux
    Et scrutèrent le sang sacrificiel ;
    Ils trouvèrent chez Ægir
    Profusion de marmites.
  2. L’hôte-des-falaises était assis
    Heureux comme un enfant,
    Tout pareil au fils de Miskorblindi [1].
    L’enfant d’Yggr
    Le regarda dans les yeux
    Avec dépit :
    « Tu dois faire aux ases
    Fréquentes fêtes à boire. »
  3. L’homme aux mots-contrariants
    Donnait du labeur au géant,
    Qui chercha à se venger
    Des dieux.
    Il pria l’époux de Sif
    De lui apporter un chaudron
    « Assez vaste pour que je brasse
    La bière pour vous tous. »
  4. Ne purent, les dieux glorieux
    Ni les suprêmes puissances,
    En trouver nulle part,
    Jusqu’à ce que le loyal
    Týr, à Hlórriði
    Seul, donnât
    Avis amical.
  5. « Vit à l’est
    Des Élivágar
    Le très-sage Hymir
    Au bout du ciel ;
    Mon père cruel,
    Possède une bouilloire,
    Un vaste chaudron,
    D’une lieue profond. »
  6. [Þórr dit:]
    « Sais-tu si nous pouvons obtenir
    Ce bouilleur-de-liquide ? »
    [Týr dit:]
    « Si nous usons
    De ruse, l’ami. »
  7. Allèrent loin
    D’Ásgarðr,
    Ce jour-là,
    Jusque chez Egill,
    Qui prit soin des boucs [2]
    Aux nobles-cornes ;
    S’en allèrent à la halle,
    Qu’avait Hymir.
  8. Le fils rencontra la mère-grand,
    Qui lui était très répugnante ;
    Des têtes, en avait
    Neuf cents [3],
    Mais une autre s’avança,
    Toute-dorée,
    Le front-blanc [4], pour servir
    La bière au fils.
  9. [La concubine dit :]
    « Descendants des géants,
    Je veux tous deux,
    Pleins de courage,
    Sous les chaudrons vous cacher,
    Car mon mari,
    Maintes fois
    Mesquin envers les invités,
    A méchante humeur. »
  10. Le faiseur-de-méfait,
    Le despotique Hymir,
    Chez lui, rentra tard
    De la chasse.
    Entra dans la halle,
    Cliqueta la glace [5] :
    Le vieillard avait
    La forêt-des-joues gelée.
  11. [La concubine dit :]
    « Salut à toi, Hymir,
    Sois de bonne humeur !
    Le fils est venu
    En tes halles,
    Que tous deux attendons
    D’un long voyage ;
    L’accompagne
    L’adversaire de Hróðr,
    L’ami des humains
    Celui qu’on nomme Véurr.
  12. Tu vois où ils sont assis,
    Sous le pignon de la halle,
    Et se protègent
    Du pilier érigé devant. »
    Le pilier cassa net
    Sous le regard du géant,
    Mais la contre-traverse
    Se brisa en deux juste avant.
  13. Huit marmites en tombèrent,
    Mais l’une d’elles,
    Une cuve fortement-martelée,
    Resta entière.
    Ils s’avancèrent,
    Et l’ancien géant
    Scruta
    Son adversaire.
  14. Il ne se sentait pas
    D’humeur
    En voyant là
    L’artisan-des-pleurs-de-la-géante
    Sur le plancher.
    Furent alors pris trois taureaux,
    Que le géant ordonna
    De faire bouillir aussitôt.
  15. Chacun d’eux
    Fut raccourci de la tête
    Et à la fosse à feu
    Apportés ensuite.
    Le mari de Sif,
    Avant d’aller dormir,
    Mangea à lui seul
    Deux des bœufs de Hymir.
  16. L’appétit de Hlorriði
    Apparut,
    Plutôt très solide.
    À l’ami de Hrungnir,
    « Il faudra
    Pour un autre souper
    Avec du gibier
    Nous trois se sustenter. »
  17. Véurr dit vouloir
    Ramer sur les vagues
    Si le géant coriace
    Lui donnait un appât.
    [Hymir dit:]
    « Va jusqu’au troupeau,
    Si tu veux vraiment,
    Destructeur de Danois-des-rocs,
    Trouver un appât. »
  18. « Je prévois
    Que tu feras
    Sans peine
    Un appât d’un bœuf. »
    Illico le jeunot
    Fonça vers le bois
    Où devant lui se planta
    Un bœuf tout noir.
  19. Le tueur de thurs
    Cassa du taureau
    Le siège haut
    Des deux cornes
    .
    [Hymir dit :]
    « Ton travail paraît
    Bien pire
    Au maître de navire
    Que ton repos paisible. »
  20. Le seigneur des boucs pria
    Le parent de l’orang-outan
    De mener plus loin
    Le cheval-de-planche.
    Mais ce géant-là
    Se montra peu enclin
    À ramer plus longtemps.
  21. Hymir le très féroce
    Tira vite en l’air
    Deux baleines
    Sur son hameçon,
    Tandis qu’à l’arrière,
    Le proche d’Óðinn,
    Véurr avec méthode
    Se fabriquait une ligne.
  22. Appâta l’hameçon,
    Le sauveur des humains,
    Le seul tueur du serpent,
    De la tête du bœuf.
    Béa à l’appât,
    D’en-dessous,
    Le détestateur [6] des dieux,
    La sangle de toute terre.
  23. Hissa hardiment,
    Le vaillant Þórr,
    Le serpent venimeux
    Jusqu’au plat-bord.
    Par en-dessus,
    Du marteau frappa
    La cime de l’hideuse coiffure
    Du frère-de-combat du loup.
  24. Les monstres-de-pierre rugirent
    Et les champs de rocs gémirent
    Trembla la vieille terre,
    De toutes parts ;
    Sombra ensuite
    Le poisson dans la mer.
  25. Le géant n’était pas content
    Quand ils ramèrent au retour,
    De sorte qu’à l’aviron, Hymir
    N’était pas causant.
    Il balançait la barre
    D’un vent à l’autre.
  26. [Hymir dit]
    «Voudras-tu faire
    La moitié du travail avec moi,
    Soit apporter les baleines
    Chez moi à la ferme,
    Ou attacher notre
    Bouc-flottant ? »
  27. Se leva Hlórriði,
    Empoigna la proue,
    Avec l’eau récoltée,
    Du cheval-d’océan
    Le souleva seul,
    Avec rames et écopes ;
    Porta les cochons-d’écume
    À la ferme du géant
    Et à travers
    Le chaudron-de-roc.
  28. Mais le géant
    têtu, derechef,
    Habitué à prouesse,
    Avec Þórr ergotait ;
    Il ne disait pas un homme fort,
    Même s’il savait ramer
    Avec vigueur,
    À moins de briser le gobelet [7].
  29. Et Hlórriði,
    Quand il le tint en main,
    Aussitôt fracassa
    Une pierre-verticale avec le verre ;
    Il le lança de son siège
    Au travers des piliers ;
    Pourtant on l’apporta intact
    À Hymir après quoi.
  30. Jusqu’à ce que la jolie
    Concubine lui donnât
    Un fameux gentil conseil
    Qu’elle seule connaissait :
    « Frappes-en le crâne de Hymir,
    Qui est plus dur,
    Quand le géant a bien mangé,
    Qu’aucun gobelet. »
  31. […]
  1. Ils ne partirent pas loin
    Avant que ne se couchât
    Un des boucs de Hlórriði
    À demi occis ;
    L’os du cheval du timon
    Était bancal,
    Et la malice
    De Loki [en était] le motif.
  2. Mais tu as entendu
    – Tout conteur des dieux
    Peut le dire en détail –
    Quelle consolation il reçut
    De l’habitant-du-champ de lave
    Qui lui donna
    Ses deux enfants.
  3. Arriva le vigoureux
    Au þing des dieux
    Avec la bouilloire
    Qu’avait eu Hymir
    Et les vénérables
    Iront vraiment boire
    La bière chez Ægir
    Chaque tonte-du-lin-de-venin.

Notes

[1] Père et fils sont d’illustres inconnus.

[2] Ce passage indique que le fermier chez lequel Þórr gare ses boucs s’appelle Egill. Snorri le mentionne sans le nommer (Gylfaginning, chap. 44). La strophe 38 (non traduite) prouve qu’il s’agit du même fermier dans les deux textes. Toutefois, Egill serait ici un géant, alors que son nom en ferait plutôt un alfe, d’autant qu’il habite le Miðgarðr.

[3] Ce monstre est peut-être moins hideux qu’il n’y paraît. Les filles de la mer étant les Neuf Vagues, une mamie à neuf cents têtes pourrait bien incarner la mer. Cela d’autant plus que Hymir a un rapport certain avec l’eau.

[4] Je suspecte la mère dorée au front blanc d’être une incarnation du soleil (féminin) de plus.

[5] Littéralement, les glaciers, ou du moins les glaçons.

[6] Mot fabriqué… même s’il est censé avoir été utilisé par Léon Bloy dans son Journal (1899). Ce détestateur des dieux s’oppose au sauveur des humains.

[7] Hymir, en plus de sa batterie de chaudrons, possède un gobelet de verre incassable pour aller avec.